Colloque sur l’amour courtois, invention du 19e siècle et débat moderne

La littérature courtoise et les concepts de l’amour qui se font concurrence: la fin’amor des troubadours et des trouvères, l’amour tristanien, l’amour romanesque

comparaisons et contrastes

Présentation: Sabrina Stackler et Nadia Zaks

I ) Introduction

On dit que la notion de l’amour telle que nous le voyons aujourd’hui fut une "invention du douzième siècle" ( p.1; Boase ). Le sens de base de la littérature courtoise est à déduire de l’étymologie: la courtoisie est l’ensemble des qualités qui définissent l’homme courtois, c’est à dire celui qui fréquente la cour et qui, de ce fait, en connaît les usages et les respecte, par opposition au vilain (rustre, paysan).

D’éducation accomplie, il remplit aux mieux ses devoirs moraux et sociaux et montre du goût pour les choses de l’esprit. Dans cette société plus raffinée, la femme occupe une place au premier plan, et les relations entre les sexes, modifiées par ce climat nouveau, trouvent une expression littéraire d’abord chez les troubadours, puis chez les trouvères, sous l’appellation fin’amor, ainsi que dans le roman courtois. Nous allons dans un premier temps relever les similarités entre les différentes littératures courtoises pour ensuite ce consacrer aux variations de celles-ci.

II ) Comparaisons/Similitudes des différents aspects de l’amour dans la littérature courtoise

En attendant d’être célébrées, dans un esprit un peu différent, par les romans, courtoisie et fin’amor trouvent leur expression unique dans la poésie lyrique des troubadours et des trouvères.

- Fin’amor: système féodal

Comme l’indique l’adjectif fin ( parfait, accompli) l’expression fin’amor évoque un amour compris dans sa perfection, sublimé, idéal que s’efforce d’atteindre le fin amant.

Le roman de Béroul nous l’avons dit s’inscrit dans la tradition du fin’amor. Son grand succès au XIIe siècle, est ainsi certainement du au fait qu’il illustre les grands thèmes du fin’amor. L’amour tristanien ressemble par bien des aspects au fin’amor chanté par les troubadours. Ceux-ci exaltaient quelques grands thèmes que l’on retrouve directement évoqués dans le roman de Béroul.

Il s’agit d’abord de la souveraineté de la dame. L’amour établit entre eux des liens qui seraient à l’image du système féodal, la femme figurant le suzerain ( dans le système féodal, seigneur qui était au-dessus de tous les autres, dans un territoire donné) et l’amant le vassal. Ce dernier est soumis à sa Dame, de rang social supérieur au sien, dont la beauté et le mérite lui inspirent un véritable culte et suscitent en lui le désir de parvenir à la perfection qu’elle exige. N’est —ce pas Iseut qui domine Tristan à bien des regards? Son titre de reine symbolise d’ailleurs de ce point de vue sa supériorité à la fois sociale et morale sur Tristan. Chez Béroul, le pouvoir féminin se retrouve dans le fait que Iseut et sa mère soient magiciennes et incarnent la puissance magique de la féminité dans un monde marqué par la domination des hommes. Béroul précise bien que c’est la mère d’Iseut qui fit " bouillir" le philtre (v.2139), et qui est entièrement responsable de sa fabrication.

Reprenant au Tristan la donnée fondamentale de l’amour du chevalier ( Lancelot) pour la reine ( Guenièvre, l’épouse d’Arthur) mais aussi plusieurs motifs et situations narratives, Chrétien de Troyes fait de son héros ( le chevalier de la charrette) un chevalier pour qui l’amour pour la reine est l’unique critère de conduite, l’unique source de prouesse. Le langage féodal de la soumission: " comme il s’agissait d’une subordination d’individu à individu, par l’acte d’hommage, le vassal remettait sa personne entre les mains du seigneur; littéralement il s’abandonnait à lui. Le poète courtois insistera inlassablement dans sa déclaration amoureuse sur le caractère inconditionnel du don qu’il fait de sa personne en disant qu’il " s’abandonne" à sa danse ou qu’il met en abandon son cœur et son corps" ( p.72; Dragonetti).

D’autre part, la dame doit être d’un rang supérieur à son soupirant de manière à calquer les rapports amoureux sur les rapports féodaux et à éviter que les deux partenaires soient tentés, elle d’accorder ses faveurs par intérêt, lui d’user de son autorité sur elle pour la contraindre à lui céder.

Le second thème évoque par les troubadours est celui de la force dévastatrice qui rend les amants malades d’amour. Tout comme pour les troubadours, l’amant qui souffre ne peut être sauvé que par sa dame. Tristan exprimera, sur le mode symbolique cette maladie d’aimer en prenant le masque du lépreux: il est malade symboliquement. Le philtre, potion destinée à guérir le manque d’amour d’Iseut, s’inscrit également dans le thème de cette maladie.

- Le trio de personnage:

La fin’amor repose sur un trio de personnages, qui sont le mari, la dame et l’amant, ce trio est Marc, Tristan et Iseut pour Béroul, Lancelot, Guenièvre et Arthur, pour Chrétien, ce trio se retrouve dans le Chievrefoil.

En effet, pour que la fin’amor puisse exister il faut qu’elle s’oppose à la légalité, donc qu’il s’agisse d’un amour adultère ou d’un amour qui ne peut se conclure par un mariage.

Pour les troubadours, nul ne peut être parfaitement courtois s’il n’aime, car l’amour multiplie les bonnes qualités de celui qui l’éprouve et lui donne même une force, le rend presque invisible. On peut même se demander dans la version de Tristan et Iseut de Béroul, quand Tristan sort vivant de sa chute (v.951-952) si ce n’est pas l’amour qui est l’auteur de ce miracle plutôt que Dieu. Peut-être les deux? Dieu n’est-il pas amour?

- Le plaisir charnel:

L’amour ou fin’amor, "amour parfait", repose sur l’idée que l’amour se confond avec le désir. Si l’on se réfère à la poésie des troubadours il ne s’agit nullement d’un sentiment éther et platonique. Cette sensualité est présente aussi bien chez Béroul et chez Thomas, que chez Chrétien de Troyes. Dans la version de Tristan de Béroul l’obsession de la lèpre est obscurément liée à la sexualité; chez Thomas pour sa part, met une rhétorique au service d’une perception violente de la passion, et tout particulièrement de l’imbrication des pulsions sexuelles et de la jalousie.

- Les obstacles à l’assouvissement du désir:

La fin’amor pour exister à besoin d’obstacles, il faut les affronter pour approfondir la pureté et la force de leur amour. Dans les romans tristaniens, c’est dans cette lutte incessante des amants contre les barons félons que se retrouvent ces obstacles.

Cet amour repose sur une exaltation du désir, favorisée par l’accumulation des obstacles pour tenter d’obtenir les faveurs d’une maîtresse difficilement accessible car l’amant doit auparavant les mériter. Il ne faut pas pour autant que la femme soit inaccessible car ne l’oublions pas la fin’amor n’est pas platonique, mais difficilement accessible!

C’est pourquoi il ne peut théoriquement y avoir d’amour dans le mariage, ou le désir, pouvant à tout moment s’assouvir, s’affadit et ou le droit de l’homme au corps de sa femme lui interdit de voir en elle une maîtresse dont il faut mériter les faveurs librement consenties. On doit donc en principe aimer la femme d’un autre. C’est le schéma que l’on retrouve aussi bien dans les poèmes des troubadours, versions tristaniennes, les lais et dans le roman du Chevalier de la charrette.

- La discrétion:

Il n’est donc pas étonnant que la première qualité de l’amant soit la discrétion, et ses pires ennemis, les "gilos" médisants qui l’épient pour le dénoncer au mari. L’amant doit mettre leur amour à l’abri des malveillants ( " lauzengiers"). D’où l’importance du serment omniprésent dans les Lais. Un des meilleure exemples de l’importance du serment se retrouve dans La Châtelaine de Vergy (vers 271-281). Dans cet œuvre le destin des amants repose sur le secret.

On ne peut donc nier que les romans tristaniens tout comme celui de Chrétien soient imprégnés par l’esprit de la courtoisie, le comportement et le langage des amants est orienté par la politesse de sentiment que les troubadours ont contribué à répandre dans la société.

- Le chevalier courtois:

À ces règles de comportement purement guerrier, les troubadours, puis les trouvères, les romanciers, anglo-normand puis germaniques ( Gottfried von Strasbourg) ajoutent la dimension courtoise. Le chevalier ne doit pas seulement être un hardi soldat et un fidèle vassal, il faut aussi accroître sa valeur humaine par l’amour de sa Dame, par ses vertus d’homme de cour.

III) Les contrastes et variations :

Dans une deuxième partie nous allons relever les variantes des divers aspects de l’amour allant de la fin’amor ( des troubadours) à d’autres concepts de l’amour.

Nous allons voir comment la poésie des troubadours et des trouvères a été modifiée ou devrait-on dire modelée par ses auteurs d’amour romanesque. Il faut tout d’abord commencer par différencier le roman d’amour tristanien de celui de Chrétien de Troyes (Le chevalier de la charrette), sans omettre de les opposer à cet autre style littéraire que sont les lais de Marie de France ( le Chèvrefeuille).

La chanson de geste et la poésie des Troubadours et des Trouvères ont en commun d’être destinées à être chantées. Le roman est le premier genre littéraire qui soit destiné à la lecture. À la lecture à la voix haute, certes: l’usage de la lecture individuelle ne se répandit véritablement que plus tard. Au lieu des échos, c’est à dire des refrains présents dans les chansons des troubadours, le roman maintenant nous offre comme une linéarité indéfinie.

Notons également la variété des formes d’écriture du roman qui donnent la représentation d’un univers vraisemblable par ses monologues, dialogues et descriptions. Le récit long nous offre une psychologie des personnages, ainsi que les effets de l’amour sur ces mêmes personnages. C’est le cas dans le chevalier de la charrette, cette scène que nous avons vue en classe lorsque les deux amants dans des monologues pensent chacun à leur tour que l’être aimé est décédé et veulent alors se donner la mort (vv. 4196-4244).

Par contraste, le lai, récit court, ´ raconte un moment ª, un instant ´ de joie dans la vie des amants ª (Baumgartner, 115). L’amour vu à travers la littérature des troubadours/trouvères [verbe ??], si bien que tristanien et romanesque racontent toute une vie. Selon Emmanuèle Baumgartner: ´ La raison d’être du lai est à la fois de remembrer, de fixer par le texte poétique et musical, l’instant de joie vécu ª (Baumgartner, 115). La nature même des lais est d’encadrer, c’est à dire de condenser l’expérience de l’amour en un instant. Tandis que la littérature romanesque et tristanienne nous donne une profondeur spirituelle, émotive et physique qui contraste à l’infini avec les lais de Marie de France. La psychologie des personnages, les effets de l’action au fil du récit et les effets de l’amour sur les personnages n’assument pas autant d’importance dans Les Lais de Marie de France que dans Le Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes ou des versions de Tristan et Iseut de Béroul et de Thomas.

L’une des premières divergences par rapport au fin’amor est le fole amor (amour coupable). L’amour né du philtre n’est évidemment pas ordinaire. Qualifié de fole amor par Béroul (vers 496, 4194), il relève de l’irrationnel. Il faut comprendre que les réactions de Tristan et Iseut, sous l’emprise de cette passion amoureuse, ne sont jamais réfléchies. Les amants agissent impulsivement et commettent des imprudences les mettant en danger. Les deux êtres se marginalisent et brisent le lien qui les rattache à la société. L’amour fait oublier aux amants leur rôle social. Au moment où les effets du philtre cessent, les deux personnages prennent conscience de tous leurs manquements envers la société. Cet aspect n’est pas important dans les chansons des troubadours/ trouvères ou encore chez Chrétien de Troyes. Il ne faut pas oublier qu’à l’origine, la fin’amor est une utopie, donc il n’y avait pas de place pour la réalité sociale.

Le signe le plus patent du fole amor, est que le plaisir et la souffrance se conjuguent en lui. Dans la forêt du Marais, les amants vivent leur amour pleinement, mais en souffrent tout autant. L’amour tristanien illustre pour le Moyen Âge une attitude totalement nouvelle face à l’amour, tel que peut le concevoir l’Église en particulier. À cause du philtre, Tristan et Iseut fondent toute leur vie amoureuse sur le plaisir charnel. Ils ne pensent qu’à satisfaire leur désir et à vivre pleinement leurs envies. Leur amour adultère enfreint la loi. C’est un amour égoïste. A l’inverse des amants des troubadours et de Chrétien , le sentiment amoureux fait place entièrement au désir de la chair.

L’amour tristanien occupe ainsi dans la littérature du Moyen Âge une place à la fois centrale et marginale. Il exerce un mélange de fascination et de répulsion. L’amour tristanien paraît être l’illustration la plus représentative de la passion et de l’adultère courtois, mais il heurte en réalité profondément les valeurs courtoises parce que le philtre est une négation du libre choix amoureux et parce que les amants sont exposés au scandale. Il est tiré du fonds breton, sans appartenir au monde arthurien.

L’amour absolu (fin’amor) de Tristan et Iseut dégénère toutefois rapidement en amour passion, sur lequel d’autres romanciers tristaniens mettront l’accent en présentant la légende comme un drame absolu, se soldant par la mort des amants. L’amour tristanien c’est le mythe de l’amour fatal menant à la mort, Eros et Thanatos indissolublement mêlés. Ce n’est pas le cas de Béroul qui s’en tient à la description d’une passion amoureuse exaltée qui, sans succomber au tragique, frôle sans cesse la catastrophe. La version tristanienne ne se contente pas seulement de l’aspect d’adultère car il y a aussi le viol des lois de la famille, car Tristan vole l’épouse de son oncle.

Il est évident que la réponse que donne Tristan, réponse que ne modifie en profondeur ni la version de Béroul ni la version ´ courtoise ª de Thomas, est en total désaccord avec le culte du désir que propose la lyrique occitane, puis avec l’image positive et optimiste de l’amour, qu’à partir de 1160 Chrétien de Troyes met en place d’un roman à l’autre.

Nous sommes donc très loin, avec le Tristan de Thomas, de la distribution des rôles entre la dame et l’amant telle que la fixé le lyrisme courtois, telle que la reprennent Le Chevalier de la Charrette et une part importante du roman courtois à la suite de Chrétien. Il semble qu’au-delà de ces différences, qui tiennent d’abord à la résistance aux données traditionnelles, la version de Thomas met en évidence le caractère utopique de la fin’amor et son impossibilité.

L’image que Thomas donne d’Iseut, même si elle résulte peut-être du refus contraint du clerc d’aborder le mystère de la sexualité féminine, est entièrement positive. La fin’amor reste chez Thomas, ne serait-ce qu’à travers le personnage de la reine, reste une nostalgie et forme idéale de l’amour; Il semble évident que cette version dite ´ courtoise ª dénonce autant dans les faits que par le commentaire constant qu’elle en donne les drames et les erreurs de l’amour humain dès qu’il est charnel.

Il est important de noter que, non seulement la littérature tristanienne se divise en deux versions, mais aussi que, bien qu’elle fasse partie de la littérature romanesque, elle se dissocie de celle de Chrétien de Troyes ou encore des Lais de Marie de France.

À la suite d’une longue série d’épreuves, d’une longue privation du désir, Lancelot partage le lit de la reine. Mais l’union que le récit maintient entre l’amour et la prouesse, le caractère sans doute unique de la nuit d’amour, le lieu même ou elle se déroule, un autre monde ou Guenièvre est d’avantage la fée qui a su attirer le chevalier que la reine adultère, font de Lancelot un héros qu’on ne peut réprimander. La prouesse, informée par l’amour, est simultanément ordonnée au salut de la reine et de l’univers arthurien. Ainsi arracher la reine au royaume de Gorre à Maléaguant, c’est aussi libérer les gens d’Arthur, prisonniers de ce royaume.

À la destruction du chevalier par le désir, que mettent en scène Béroul et surtout Thomas, Chrétien oppose ainsi la vision résolument optimiste d’un amour qui célèbre la ´ vertu ª du héros, l’intègre à l’univers arthurien (à la classe chevaleresque) et fait de l’amant adultère le plus sûr et le plus fidèle appui du roi.

IV ) Conclusion:

À la différence du fin’amor des troubadours, les auteurs qui signent de plus en plus de leur nom, du moins dans les romans en vers, expriment dans leur prologue des préoccupations d’ordre littéraire et moral: ils affirment leur souci de laisser à la postérité des faits dignes de mémoire et donc exemplaires: ils se doivent de plaire et d’enseigner.

BIBLIOGRAPHIE

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